Pourquoi la culture Mayo-Chinchipe n’en finit pas de surprendre                                      Francisco Valdez    Archéologue.   IRD/Institut de Recherche Pour le Développement. Instituto Nacional del Patrimonio Cultural, Quito, Ecuador. Le site de Santa-Ana/La Florida, mis au jour en octobre 2002, a contredit  les présupposés des chercheurs sur l’origine des civilisations andines. Au-delà de l’ancienneté de la culture Mayo-Chinchipe, c’est d’abord son implantation qui n’a pas manqué de créer la surprise… Ce fut effectivement le premier et grand sujet d’étonnement. La région où le site a été découvert est traditionnellement considérée comme inhospitalière et malsaine en raison du brouillard et d’une humidité permanente qui favorise une végétation luxuriante. Nous sommes en Amazonie occidentale, sur le versant oriental des Andes, dans la province équatorienne de Zamora-Chinchipe et, plus précisément, dans le canton de Palanda.  Ici, du sol brun rougeâtre et recouvert de feuilles mortes surgissent toutes sortes de plantes sans chlorophylle et de plantes grimpantes. De la canopée verte pendent des lianes entremêlées, aux feuilles larges et fines sur lesquelles évoluent des myriades d'insectes et de petits reptiles. Dans les arbres s'épanouissent mousses épiphytes, broméliacées et orchidées multicolores. Au sol, nombre de mammifères timides ou féroces cherchent leur nourriture ou des occasions de s'accoupler. En raison de l'altitude (1000 mètres), le ciel est le domaine des faucons, des perroquets, des toucans, des colibris et de milliers d'insectes qui se nourrissent des fruits et de la sève de la forêt tropicale. Pour l’homme, s’ajoute aux difficultés d'un terrain aux pentes vertigineuses, I'acidité du sol qui rend aléatoire toute culture intensive. Et cependant, c'est dans cet environnement, où de toute évidence a toujours régné la nature primitive, qu'à une époque reculée I'homme a développé et peut-être imposé sa culture. La datation au carbone 14 effectuée dans divers contextes archéologiques du site de Santa-Ana/ La Florida indique que ceux-ci étaient déjà occupés voici 5300-3685 ans, soit vers 3000-2000 ans av. J.-C. II s'agit par conséquent de la plus ancienne manifestation culturelle retrouvée à ce jour à l'est des Andes…  Comment le site a-t-il été découvert ? Voilà environ vingt ans, la construction d'un chemin vicinal a partagé en deux l’extrémité orientale du site, faisant apparaître une série de vestiges culturels disséminés le long d'une partie du tracé. Plusieurs pièces ont été emportées par l’un des conducteurs des machines, d'autres ont fini chez des collectionneurs locaux. Mais, pour autant, ces travaux n’ont pas permis de découvrir le site. Ce n’est qu’au mois octobre 2002 qu’il a été mis au jour par l’équipe IRD* et que l’on a constaté que la partie émergente, à savoir la terrasse, était artificielle. Racontez-nous… L’architecture n’était pas visible en surface. Avec la fouille, la nature de l’ensemble nous est apparue. C’est alors que  nous avons constaté qu’une grande partie était, de fait, une architecture souterraine. Le remplissage artificiel des pentes - pour prolonger la plaine** de la terrasse fluviale - ne recouvrait pas seulement la surface du site. Elle avait également une fonction souterraine, sans doute liée à la préparation du sol afin d’y ériger plus tard un temple et d’y aménager aussi un espace funéraire. Dans la coupe du terrain, on distingue plus de deux mètres de niveaux artificiels superposés : strates compactées, étages brûlés, empierrements horizontaux et murs verticaux de soutènement. Le système de construction comprend une alternance de strates jaune clair, argilo-sablonneuses, stériles, et de couches de couleur marron, sombres et collantes, avec des vestiges culturels et des traces de charbon. Ces travaux eurent pour effet de niveler et de consolider le sol sur une aire d'environ 400 mètres carrés. Des vestiges culturels de quelle nature ? Face aux rares échantillons que nous possédons de cette nouvelle société, on est frappé par les matières premières employées, les traits esthético-stylistiques, les formes épurées. Le symbolisme de cette iconographie de la forêt tropicale est intrigant, la force de son message inquiétant. Ces icônes nettement andines mêlent des éléments des hauteurs, de la terre et de la mer. De puissantes images d'oiseaux, de félins et de serpents sont associées à des figures humaines, dotées de toute la force émanant de la forêt et de ses esprits. Les couleurs des pierres rouges, vertes et noires contrastent avec le blanc de la coquille du pututo (Strombus) et le brun grisâtre de la poterie. Malheureusement, les textiles et les couleurs n'ont pas survécu à I'humidité et à I'acidité du sol. Quel univers nous auraient-elles révélé ? Trouver cet ensemble en forêt semblait inimaginable… C’est la pensée dominante. La notion de forêt tropicale est habituellement et intimement liée à la nature primordiale, à I'état primitif, inculte. La jungle est le royaume du rudimentaire et donc l’antithèse même de la civilisation, un lieu où rien de raffiné ne peut naître et cependant... http://www.youtube.com/watch?v=L8UBbmEDzys&feature=related Le  bassin hydrographique du rio Chinchipe  se  situe dans la  forêt tropicale humide d’altitude.  Cette partie de l’Amazonie  occidentale comprend  les contreforts orientaux des Andes, dont l’altitude varie entre 500 et 2000 m. La région baigne dans un brouillard permanent, marquant  la  transition  entre  la  montagne  sèche  et  la jungle des plaines  amazoniennes, où  le  taux  de biodiversité est l’un des plus élevés de la planète La culture  Mayo-Chinchipe  présente  des  caractéristiques  uniques  en Amazonie.  L’art lithique y atteint un degré de raffinement notoire, tandis que  sa  céramique  est  remarquable. L’iconographie  fait  apparaître  un symbolisme qui deviendra emblématique des civilisations andines.    © Photo : F. Valdez © Photos : F. Valdez  EQUATEUR Interviewes des chercheurs, abécédaire illustré, expositions, rencontres, sites, etc