Dans votre livre « Cortés et son double. Histoire d’une mythification », vous démontrez que l’auteur de la célèbre Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne n’est pas le sympathique et emblématique Bernal Díaz del Castillo, mais bien Cortés lui-même. Dîtes-nous ce qui vous a mis sur la voie... Il me faut d’abord préciser que mon livre - « Cortés et son double » - vient à la suite de la biographie de Cortès publiée en 2001 et dont j’ai terminé la rédaction en 2000. Dans mon idée, ce précédent ouvrage – que l’on peut désormais qualifier de tome I - était destiné à changer l’image du conquistador. Je trouvais qu’il était souvent réduit à une fonction purement militaire, considéré comme quelqu’un de peu engageant, qui allait chercher l’or et qui tuait beaucoup d’Indiens en semant la désolation au Mexique. Je voulais montrer qu’en réalité c’était un personnage beaucoup plus complexe. De fait, Cortès entreprend la conquête du Mexique avec une idée qui est celle du métissage. Il a été témoin du génocide - il faut bien l’appeler comme cela -, qui a lieu après l’arrivée de Christophe Colomb et le débarquement des premiers Espagnols. Cortès assiste aux tout premiers moments de la colonisation : en 1504, il s’installe à Saint Domingue, puis, en 1511, il participe à la conquête de Cuba. En 1515, il est témoin du résultat effroyable de cette présence espagnole qui conduit à ce que 90 % de la population des îles - qu’on appelle alors les Indes -, va être décimé en une génération. Le Mexique est la prochaine étape. A l’époque, il sait déjà que ce pays est extrêmement peuplé (on admet aujourd’hui que la population y était de l’ordre de 25 millions d’habitants pour l’ancienne Méso-Amérique si l’on inclut les Mayas et 18 millions pour la partie altiplano central). Ce qui s’est passé dans les îles n’est pas acceptable. Si cela se déroule de la même façon au Mexique, c’est une catastrophe absolue. Aussi, Cortés engage une course de vitesse avec la Couronne de façon à être le premier à débarquer, à faire la conquête pour installer une idée très originale à l’époque, qui est celle du métissage. Mon livre en décrit le processus et montre comment Cortés, finalement, va épouser à sa manière la culture des Indiens qu’il va conquérir. C’est lui qui va fonder le Mexique métis qui est celui que nous connaissons aujourd’hui. Ma biographie expliquait que Cortés est le véritable inventeur du Mexique, même s’il n’est pas reconnu comme tel aujourd’hui dans les livres de classe. Pour comprendre la Conquête, il existe trois documents particulièrement importants. Les lettres de Cortès, bien sûr, ses fameuses  Cartas de relación , mais aussi la célèbre Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne attribuée à Bernal Díaz del Castillo et puis, l’Histoire de la conquête du Mexique signée par un certain López de Gómara. Une chronique connue sous différents titres parce qu’elle a été interdite - comme tous les écrits cortésiens -, par Charles Quint qui était animé d’une jalousie maladive envers Cortés. En 2000 déjà, à propos de l’Histoire véridique de Díaz del Castillo, j’avais relevé – et gardé pour moi – quelques faits étranges qui me faisaient sérieusement douter de la paternité de l’auteur. Mais je dois à la vérité de dire que je la mettais alors au bénéfice d’Alonso Remón, l’éditeur (nous en reparlerons) qui a publié l’Histoire véridique en 1632. Je pensais qu’il avait fait œuvre de compilation. Ce n’est qu’après, au fil des années, en comparant les manuscrits originaux et, en particulier le style des Lettres de Cortés et celui de l’Histoire véridique ou en pointant, par exemple, les proximités manifestes qui existent entre l’Histoire véridique et la chronique de Gómara que j’ai été conduit, progressivement, à considérer Cortès comme le seul auteur possible. Commençons par les lettres de Cortés. Elles sont officiellement adressées à   l’empereur... C’est ce que vous croyez si vous ne savez pas que Cortés est un grand manipulateur de l’information. En réalité, ces lettres n’ont jamais été destinées à Charles Quint. Ce sont des « lettres ouvertes », officiellement écrites pour l’empereur mais en réalité préparées pour l’imprimerie. C’est pour Cortés une façon d’éviter qu’on le dépossède de sa conquête. Car, dans son idée, c’est bien sa conquête. Je crois qu’il a raison, parce que quelqu’un d’autre ne l’aurait certainement pas conduite de la même façon, n’aurait pas pu ou su la faire ainsi. Alors, il écrit un certain nombre de Lettres (cartas en espagnol) qui vont être publiées et devenir des best-sellers. L’une succédant à l’autre. A l’époque, les tirages sont de l’ordre de 700 exemplaires, le livre vaut très cher, mais c’est un franc succès. Ces lettres, au-delà de l’adresse à l’empereur, constituent une véritable chronique, écrite à la première personne et dans laquelle Cortés informe le monde civilisé de ce qu’il a fait au Mexique. Donc, nous savons qu’il sait écrire et comment il écrit. C’est essentiel pour comprendre la suite. Charles Quint va faire saisir et brûler ses lettres... Effectivement, Cortés devient un auteur prohibé. Sur ordre de l’empereur, l’impression, la diffusion et la détention de ses Lettres sont interdites. Toutes celles qui sont saisies sont brûlées en place publique. Pas toutes, heureusement pour nous, mais cela en dit long sur le conflit qui oppose Cortés à Charles Quint qui le considère comme un compétiteur politique d’importance. Pour plusieurs raisons. Cortés a en effet mis la main sur le Mexique en prenant de vitesse la Couronne et il faut dire les choses : il est une menace pour l’empereur, parce qu’il est à la tête d’un territoire beaucoup plus riche que ne l’est l’Espagne, même avec tout l’or qu’elle reçoit des Indes. L’ultime manipulation de Cortés Christian Duverger Historien et archéologue. Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) Editions du Seuil, janvier 2013 Librairie Arhème Fayard, 2001