matisé. Je suis allé voir le manuscrit au Guatemala. J’ai passé une quinzaine d’années à travailler ce thème. En m’interrogeant : si l’on ne peut pas considérer Díaz del Castillo comme l’auteur de l’ Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne, il faut bien qu’elle ait été écrite par quelqu’un. J’ai cherché et, pour nous résumer, toutes les pistes remontent à Cortés. C’est lui qui a l’information sur sa propre vie. C’est le mieux placé. J’ai découvert aussi qu’il avait des archives. Elles le suivaient dans un chariot, à l’abri dans un coffre, sur les champs de bataille. Alors, j’aboutis à deux hypothèses. Soit il a l’idée d’écrire un jour ses mémoires et il se constitue sciemment ses archives. Il aurait ainsi fonctionné comme un historien moderne. Soit il rassemble ses archives pour des raisons fiscales, pour démontrer que cette conquête a été faite à ses frais. Payant pour tout, il fallait quand même qu’à un certain moment il ait sous la main les justificatifs de toutes les dépenses engagées pour ne pas être accusé de quoi que ce soit. Donc, il dispose d’archives qui vont lui servir à écrire ses mémoires. Entre 1543 et 1546. Votre livre éclaire un moment de sa vie qui est peu connu... Jusque là, les biographies officielles ne disaient jamais rien sur les dernières années de la vie de Cortés, sinon qu’il meurt à Séville en 1547 et souhaite être enterré au Mexique. Or, comme je l’écris dans mon livre, lorsqu’il rentre en Espagne, en 1540, ce n’est pas « un petit vieux qui se retire ». Et cependant, ni Díaz del Castillo, ni Gómara ne soufflent mot de cette période. Pour moi, c’est un indice. Quand les textes se taisent, c’est qu’il se passe quelque chose. Je ne vois pas pourquoi nous serions renseignés par toutes ces chroniques sur tout ce que fait Cortés jusqu’en 1543 et que l’on a rien sur 1543-1546. Alors j’ai enquêté et découvert un Cortés très différent de l’image qu’on peut en avoir aujourd’hui. Un Cortés préoccupé par la réflexion, la langue, et très probablement, un Cortés écrivain. Il s’installe à Valladolid, dans une grande maison, louée à un parent, où près de 40 personnes sont à son service (c’est dix fois moins que l’empereur, mais c’est tout de même un certain train...). Et là, toutes les semaines, il y reçoit ce que j’appelle l’académie de Valladolid : des érudits, des diplomates, des militaires, des ecclésiastiques, un éditeur, un grand prédicateur, des poètes, des hauts fonctionnaires (dont le secrétaire du Conseil des Indes, l’organe officiel de gestion du Mexique). Cela signifie que les ponts ne sont coupés. Il y a des gens qui soutiennent Cortés, même à l’intérieur du dispositif de pouvoir de Charles Quint. C’est très intéressant. Et ces hommes planchent chaque semaine sur un thème de réflexion différent. Nous en connaissons deux cents. Ce qui montre qu’un certain nombre de réunions se sont tenues après la mort de Cortés qui fut l’initiateur de cette académie et l’a animée pendant trois ans. La langue y était le thème central... Oui, parce que c’est le moment en Espagne, comme en France et en Italie, où l’on abandonne le latin. Nous sommes au début du XVIe siècle et l’on s’interroge. L’un des thèmes de l’académie de Cortés porte, par exemple, sur la langue que doit parler le roi ? Faut-il qu’il parle comme le peuple, au risque de dévaloriser sa stature ? Ou bien, faut-il qu’il parle la langue des érudits, au risque de se couper du peuple qui n’accéderait pas à la finesse de son expression ? Voilà le genre de sujet que l’on discute chez Cortés. Il ne fait pas que discuter. Pour vous, il écrit ses mémoires... Cela n’a rien de très surprenant chez un homme qui est à la fin de sa vie et qui a connu un passé des plus glorieux. En revanche, Cortés doit faire face à un sacré problème : c’est un auteur prohibé. Nous l’avons vu, l’impression ou la réimpression d’un texte de Cortés est interdite. Alors, il s’interroge sur le moyen de faire passer malgré tout son témoignage à la postérité. Et il a une idée, ou plutôt deux, que je trouve très modernes. D’une part, il signe un contrat avec Gómara, qui est un jeune prêtre, qu’il héberge dans sa maison - avec le titre de confesseur ou de chapelain - et qu’il charge d’écrire ses mémoires. Il lui demande de faire un travail d’historien et lui confie ses archives. Alors que fait Gómara ?  Il écrit de son côté et à sa manière, un peu sèche, très concise, très factuelle et ciblée sur Cortés. C’est une sorte d’ode au génie du conquistador. Le texte final s’inscrit dans un ensemble plus vaste qui traite également de la conquête du Pérou, laquelle d’ailleurs figurera, tel un écran de fumée, en première partie de l’Histoire des Indes de Gómara. Il n’empêche : contrairement à ce qu’imagine et espère Cortés au moment de sa commande, le manuscrit sera lui aussi interdit. Cortès s’est trompé sur la détermination de la Couronne. L’ouvrage ne sera publié qu’en 1552, soit 5 ans après la mort de Cortés, et encore, à Saragosse, en Aragon... Gómara a-t-il été rémunéré pour ses écrits ? Il devait l’être, puisqu’on nous avons des traces de ses contrats. Avant de mourir, nous savons que Cortés demande à son fils héritier de les honorer jusqu’à la publication de l’œuvre. Mais Martín (le fils qu’il a eu de sa seconde épouse espagnole), n’a pas tout payé et, jusqu’à sa mort, Gómara devra le trainer devant les tribunaux pour récupérer l’argent dû. Vous écrivez que Bernal Díaz n’a pas pu y avoir accès... Exactement. Cet ouvrage est interdit et confisqué. Pour tromper la censure, quelques éditeurs courageux modifient le titre de l’œuvre. Trois réimpressions seront ainsi faites. C’est pourquoi l’histoire de Gómara est connue, par exemple, sous le titre de Hispania victrix. Mais le livre est mort-né : les quatre éditions que l’on connaît en Espagne sont saisies, interdites, et donc il ne peut pas circuler en Espagne. L’ouvrage est tué dans l’œuf et, pour cette raison, n’a pas pu être exporté en Amérique. Donc Díaz del Castillo, au fin fond du Guatemala en 1568 n’a pas eu accès – c’est impossible – à l’œuvre de Gómara. Laquelle va être ensevelie et c’est parce que quelques exemplaires seront épargnés que l’on pourra la réimprimer, mais beaucoup plus tard, à l’époque moderne. Venons-en au second stratagème de Cortés... En contrepoint de cette histoire rédigée par Gómara, Cortés écrit une chronique sous l’anonymat, sous le masque d’un homme de troupe. Il invente un personnage de fiction qui est ce narrateur théorique. Théorique, parce qu’il est impossible qu’un soldat de base puisse, à l’époque, avoir accès à autant d’informations. Le fond de culture auquel il se réfère est prodigieux. Il cite non seulement la Bible, de façon très pointue, mais la mythologie grecque, toute http://www.youtube.com/watch?v=vTChwu1Xbxo               Cortés et Malinche (Lienzo de Tlaxcala) . France 5, le 21 février 2013. François Busnel reçoit Christian Duverger à propos de “ Cortés et son double ” dans “ La grande librairie “