l’histoire romaine (c’est très bien documenté). On constate qu’il a lu Salluste, Tite-Live et même Flavius Josèphe, écrivain juif qui écrit en araméen et a traduit en grec sa propre littérature. Il est impossible qu’un simple soldat ait pu bénéficier de cet environnement culturel. Mais, c’est tellement bien fait, en termes de création du personnage, que cela a abusé tout le monde, tous les lecteurs depuis plus de 300 ans, depuis 1632. Selon vous, il donne des indications à Gómara et le soir, dans le secret de sa chambre, Cortés écrit la même chose, mais dans sa version. Et c’est ce qui lui permet d’affirmer : « Là non, Gómara ne peut pas dire cela. D’ailleurs, il n’était pas présent, contrairement à moi ». C’est exactement ça. L’on peut imaginer qu’il y a pour Cortés une certaine jubilation à concevoir dans l’ombre une œuvre qui est à la fois historique et littéraire. Il est patent qu’il a créé un personnage avec une telle efficacité que ce dernier a été considéré comme crédible jusqu’à aujourd’hui. Je constate que, même confrontés à toutes les preuves, beaucoup de gens veulent garder Díaz del Castillo comme auteur, parce qu’ils aiment le personnage inventé par Cortés. C’est paradoxal, mais c’est la preuve d’une grande réussite littéraire. Carlos Fuentes, pour ne citer que lui, nous dit que Díaz del Castillo est l’inventeur du roman latino-américain. Son instinct littéraire lui a fait comprendre qu’il y avait chez Bernal une part d’invention romanesque. En fait, c’est le narrateur qui est inventé. Car les événements cités sont vrais. Ce que dit Cortés est vérifiable. Reste tout ce qu’il ne dit pas. On peut penser qu’il veut donner un témoignage positif pour l’éternité. Il pensait que l’anonymat lui permettrait de passer le cap de la censure... Il avait certainement l’idée que, le moment venu, on reconnaîtrait sa paternité sur cette œuvre. Je pense que cela lui aurait fait plaisir qu’on lui dise : « Mon Dieu que c’est bien écrit ». Comme le reconnaît Carlos Fuentes. Donc Cortés doit être content là où il se trouve, au paradis des écrivains ou dans l’enfer des conquistadors, je ne sais pas ; mais il doit être heureux de savoir que son livre est une réussite d’écrivain. Maintenant, il est clair que l’affaire va prendre une toute autre tournure que celle qu’il imaginait. Expliquez-nous... Résumons : Cortés a deux fers au feu. La chronique de Gómara et la sienne propre, son Histoire véridique. Comme il critique la première dans la seconde, il est impératif que l’Histoire des Indes soit publiée en premier. D’où les consignes qu’ils donnent avant de mourir à son fils Martín. Or, nous l’avons vu, l’affaire de Gómara tourne court. C’est alors – nous n’avons pas tous les éléments pour le comprendre – qu’un mouvement se dessine au Conseil des Indes et que les trois fils de Cortés sont incités à prendre le pouvoir au Mexique et à proclamer l’indépendance, avec la bénédiction d’une partie des autorités. Ils quittent l’Espagne avec le précieux manuscrit. Là bas, au Mexique, les circonstances sont idéales, car le vice-roi vient de mourir. Seulement, les frères hésitent, tergiversent. A cette époque, - nous sommes en 1563 -, le sort n’est pas jeté. Le Mexique n’est pas encore une colonie espagnole. Le problème, c’est que Martín, qui a hérité du marquisat, n’a pas la carrure de son père. On dirait aujourd’hui que c’est « un fils à papa ». Il est né dans un certain confort et n’a pas eu à lutter, à faire lui-même la conquête. C’est un héritier. Il perd beaucoup de temps dans des futilités. Finalement, alors que tout l’attirail idéologique est prêt, il n’agit pas. Le coup d’Etat est manqué. Que devient le manuscrit ? Carlos Fuentes ne se trompe pas complètement lorsqu’il dit que c’est le premier roman latino-américain. Je crois que c’était l’idée de Cortés : en faire la première œuvre autochtone du Mexique indépendant. Martín a le manuscrit. Nous savons qu’il le détient parce qu’il fait des annotations dessus. Il y rajoute, notamment, un chapitre où il explique tout ce qui se passe entre 1562 et 1566. Il en profite pour  raconter la mort de Cortés et nous livrer quelques détails sur le testament de son père. Cet ajout qui apparaît à la fin du livre – très peu de choses en réalité – est fait pour donner le sentiment que tout a été écrit à ce moment là, en 1565. La suite est marquée par le coup d’Etat raté et une répression terrible. Les partisans des Cortés sont obligés de fuir le Mexique. Fait incroyable, c’est le nouveau vice-roi – fils d’un membre de l’académie de Valladolid – qui sauve la vie des trois frères en les mettant sur un bateau qui part pour l’Espagne. Malheureusement pour eux, ils seront ensuite faits prisonniers et déportés en Afrique du Nord, à Oran, où ils seront maltraités et « cassés ». Le manuscrit, lui, est resté au Mexique. Nous ne savons pas entre quelles mains. Dans cette période troublée, pour disparaître dans la nature, on a le choix entre quitter le Mexique par le nord ou par le sud. Le Guatemala est l’une des destinations des partisans des Cortés. C’est là qu’intervient Bernal Díaz del Castillo. Que sait-on sur lui ? Nous ne savons réellement rien de la vie de Díaz del Castillo au moment de la conquête. On ne sait pas s’il y a participé ou pas. Personnellement, je penche pour l’affirmative. Mais ce n’est pas documenté. Si c’est un vétéran qui, d’une certaine façon a servi Cortés, il y a une logique à ce que ses partisans le rencontrent à Santiago de Guatemala où il est conseiller municipal. Probablement, lui confie-t-on ce manuscrit pour le mettre en lieu sûr. En tout cas, le manuscrit apparaît au Guatemala à ce moment là. Il est daté du début de 1568, ce qui correspond à cette période mouvementée. L’année suivante, nous avons les déclarations de Díaz qui dit être en possession d’un manuscrit dont il ne parlait pas précédemment, alors qu’il était souvent questionné et restait très vague sur sa participation à la conquête. C’est là que vous notez de nouveaux ajouts... Je ne vais pas rentrer dans les détails (mon livre l’explique), mais c’est Francisco, le fils ainé de Díaz del Castillo, qui prend conscience du potentiel que représente ce cadeau du ciel pour récupérer l’héritage de son père. Comme le texte est anonyme, il lui est loisible d’attribuer à son père tous les Traduction française de l’oeuvre de Gómora en 1577