Commençons par la composition des peintures… En quelques mots, le blanc provient de la kaolinite et de l'illite. Deux argiles qui servaient aussi de base aux mélanges colorants rouge et jaune. L'artisan les utilisait en y ajoutant de l'oxyde de fer rouge pour obtenir du rouge ou jaune pour faire du jaune. Et ce, dans des proportions qui variaient en fonction du résultat souhaité. Pour ces trois premiers mélanges colorants, la charge ajoutée correspond à une poudre blanche qui s'est révélée être du gypse. Le noir, observé au microscope a fait apparaître une structure alvéolée, en nid d'abeille : du charbon de bois. Quant au bleu identifié par les archéologues, il s'agit en réalité d'un mélange de petits cristaux, blancs et noirs, qui forment un gris… D'où provenaient toutes ces matières ? Nous avons mis en évidence dans les pigments et les charges ce que nous appelons des marqueurs de provenance géologique. De petites inclusions minérales caractéristiques d'un lieu donné. À partir de là, nous avons réalisé des prélèvements de pigments naturels tout autour de la Huaca de la Luna, y compris sur les informations d'artisans contemporains et nous les avons comparés à nos échantillons archéologiques. Résultat : ce sont les mêmes marqueurs. Cela montre que les artisans mochicas s'approvisionnaient localement.  Nous avons ainsi pu proposer la possible exploitation d'une source de matière première, en l'occurrence localisée au lieu-dit Conache, sur la rive du fleuve Moche, à environ 1,5 km au nord-est de la Huaca de la Luna. Et pour le liant ? Pour débuter, nous avons réalisé des tests microchimiques qui sont des tests de couleurs. Vous mettez une goutte de réactif sur la couche de peinture et vous voyez la réaction colorée qu'elle provoque. En l'occurrence, celle-ci s'est révélée bleue sur tous nos échantillons. Ce qui signe la présence de protéines au sein du mélange colorant. Les Mochicas employaient donc une colle protéinique, de type colle de peau ou colle de poisson. En tout cas, une colle d'origine animale. Grâce à la bibliographie, nous avons également émis l'hypothèse d'un ajout de substance végétale à ce mélange. Nous nous sommes intéressés à plusieurs végétaux que les Mochicas étaient susceptibles d'utiliser. Différentes sèves de cactus ou de résines d'arbres que nous avons comparées aux échantillons archéologiques. Pour aboutir à la conclusion qu'ils ajoutaient effectivement de la sève de cactus - celle du San Pedro -, au sein des mélanges. Cactus que les Mochicas utilisaient aussi - on le voit grâce à l'iconographie - pour ses propriétés hallucinogènes lors des cérémonies de sacrifice. Cet ajout est très important à nos yeux, car il apporte une dimension spirituelle supplémentaire au décor mural. Du côté des outils qu'avez-vous découvert ? Des fibres étaient piégées au sein des couches de peinture. Il s'agissait, peut-être, de fragments de pinceaux ? Là aussi, en nous appuyant sur la bibliographie, nous avons orienté nos recherches vers les camélidés. Quatre espèces vivent dans les Andes : lama, alpaga, guanaco et vigogne. Nous avons comparé les poils de ces animaux aux échantillons archéologiques. Les écailles, dont la forme est caractéristique d'une espèce, étaient tellement recouvertes de pigments qu'il était impossible d'en déceler l'origine au microscope. Nous avons alors observé le canal médullaire qui parcourt l'intérieur des poils. Lui aussi est caractéristique d'une espèce. Et là, nous avons découvert que ces fibres, ces poils de pinceaux, provenaient de lamas. Les analyses portant sur les fragments en provenance des autres sites vous ont-elles amené à modifier vos conclusions ? En partie seulement. À la Huaca de la Luna nous avons constaté que les Mochicas ont utilisé la même recette et les mêmes ingrédients durant cinq siècles. Il existait donc une transmission du savoir-faire d'une génération à une autre d'artisans peintres. D'un autre côté, sur l'ensemble du territoire les Mochicas appliquaient partout la même recette d'élaboration des mélanges colorants. Il existait donc, en plus une continuité spatiale de l'emploi des matériaux et des techniques picturales sur tout le territoire mochica, une transmission des savoirs d'une vallée à l'autre. En revanche, les artisans de chaque site s'approvisionnaient localement, ce qui signifie qu'ils utilisaient leurs propres ingrédients. On a donc trouvé des pigments différents et également des marqueurs de provenance différents. Sur deux sites, nous avons observé des couleurs qui sortaient de la " gamme classique ". Un vert à Castillo de Huancaco et un violet à Sipan. Les artisans mochicas disposaient donc d'une certaine marge d'improvisation locale. Par ailleurs, nous parlions précédemment de la dimension symbolique du décor mural, or nous savons maintenant que ce dernier tenait un véritable rôle au sein de la cérémonie de sacrifice. Quel rôle ? Parallèlement aux études menées sur les 200 échantillons, nous avons effectué une recherche sur un décor récemment découvert sur la  Huaca de la Luna. Le panneau, baptisé “Thème complexe”, représente la cosmogonie mochica avec, bien localisées, des traces brunes qui restaient non identifiées.   Photo © Carole Fraresso  Photo © Véronique Wright  Photo © c2rmf, Véronique Wright vallée de Lambayeque.  Au total, nous avons analysé en laboratoire presque 200 échantillons de peintures et de reliefs. Alors, qu'avez-vous découvert ? Tout d'abord, pour ce qui concerne la Huaca de la Luna, nous avons pu mettre en évidence que les artisans, pour réaliser leurs couleurs, ont suivi et  élaborer une véritable " recette ". Celle-ci se compose de trois ingrédients de base : un pigment, une charge et un liant. Le pigment donne la  couleur au  mélange.  La charge    permet  d'améliorer  sa cohésion, le rend  un peu  plus épais, comme le ferait de la farine dans une sauce en cuisine. Le liant, c'est la colle  qui   per- met de faire adhérer le mélange colorant sur le mur. L'important, c'est que cette recette  est  restée  identique  sur les cinq siècles d'occupation que nous avons étudiés.   Bien  entendu,  dans   un  second   temps,  nous  avons   cherché   à déterminer  la  composition  chimique  des  pigments, des  matériaux employés. Nous nous sommes intéressés à leur origine.   Les artisans allaient-ils s’appro- visionner  loin  ou  près du  site ?  Enfin,  nous  avons  voulu  savoir quels outils utilisaient les Mochicas pour appliquer la peinture sur les murs ? Et nous avons désormais les réponses.   Peinture murale illustrant le dieu Égorgeur sous la forme du PACS défini par Castillo.   Il tient une tête trophée, un couteau sacrificiel  et possède  une ceinture   “serpentiforme”  terminée  par  des  têtes  de  condor    (édifice B/C, plate-forme 1, frontispice Nord, Huaca de la Luna, site de Moche.   Photo © V. Wright La Huaca de la Luna ou “Pyramide de la Lune”, au pied du Cerro Blanco. Site de Moche, Trujillo, Pérou. Fibres piégées sur la couche picturale de l’échantillon noir prélevé sur le frontispice Nord de l’édifice C de la Huaca de la Luna, corres- pondant à des fibres de camélidés. Thème complexe 1, découvert en 2004 sur la Huaca de la Luna, site  de Moche (relief polychrome, édifice A, frontispice Nord, Plate-forme mur Est.