Interviewes des chercheurs, abécédaire illustré, expositions, rencontres, sites, etc Antoinette Molinié Ethnologue américaniste, directeur de recherche émérite au CNRS.  Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative à l’Université Paris-X-Nanterre Que reste-t-il de la pensée précolombienne dans les Andes centrales ? Vous affirmez que les Indiens sont aujourd’hui dépossédés de leur culture par les « néo-Indiens ». Expliquez-nous... Commençons  par l’expression « néo-Indien ». Nous l’avons choisi avec Jacques Galinier un peu comme l’on parle de Néo-classique, pour définir un Indien revisité, revécu, refabriqué. Avec tout ce que cela implique de nouveautés. Historiquement, cela renvoie au moment de l’Indépendance des Républiques latino-américaines. Une période au cours de laquelle s’est posé un problème délicat. Les gens qui prêchaient, notamment au Cuzco, la séparation avec l’Espagne, c’est-à-dire essentiellement les métis et les créoles, rejetaient l’Indien - le véritable autochtone -, qu’ils trouvaient disons archaïque. Comme ils ne pouvaient pas résoudre leur problème par l’Histoire, ils se sont appuyés sur le prestige de l’Empire Inca pour se trouver une autochtonie.  Ce mythe d’un État Inca parfait, leur a permis de mettre l’Indien au même rang que la culture occidentale. D’en faire un Indien sublimé, parce que l’Inca a su se doter d’un État et que, dans la pensée occidentale, c’est un critère de civilisation. Donc, via ce mouvement, on a inventé cet Inca riche et courageux, qui a su faire face aux Espagnols. Par ailleurs, sa noblesse le distinguait des Indiens d’Amazonie considérés comme sauvages et cannibales. Garcilaso de la Vega avait déjà, depuis longtemps, montré la voie... C’est effectivement le premier néo-Indien, né d’un hidalgo, d’un capitaine espagnol, et d’une princesse inca... Pour en revenir au mythe, il se trouve que cette image de l’Inca parfait, vertueux et civilisé a produit dans les années 20 le mouvement indigéniste péruvien qui vante les mérites de cet Indien étatique. Sur lequel on s’est appuyé pour fonder la République et surtout pour ne pas donner les terres - sur le modèle agraire Inca - à ceux qui, normalement, devaient les recevoir en tant qu’autochtones : c’est-à-dire les Indiens « vrais », les Indiens sociologiques. Ainsi s’est perpétué cette dépossession de l’Indien à qui l’on a enlevé ses terres, son minerai, ses femmes et maintenant sa mémoire et son passé. Le comble, c’est que ce mythe de l’Inca, inventé par les indigénistes, l’anthropologue le retrouve aujourd’hui dans les récits qu’ils recueillent auprès de certaines communautés indiennes qui s’en font naïvement les porte-paroles. Quand on ne voit pas des étudiants enseigner aux Indiens comment faire leurs offrandes !  Comme j’ai pu l’observer, en 2002, sur le terrain, en compagnie d’étudiants de l’Université de Cuzco qui venaient dire aux Indiens : « Écoutez non, l’offrande à la Pachamama que vous faites là, ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre. Nous on va vous apprendre. ». Ils reproduisaient, à leur façon, ce que les missionnaires ont dû faire au XVIe siècle en voulant que la Pachamama soit remplacée par la Vierge Marie ! On peut parler de bricolage à propos du mythe de l’Inca... La fabrication de la culture, c’est toujours en grande partie du bricolage, dans le sens qu’en donne Claude Lévi-Strauss. On bricole avec les éléments que l’on trouve. C’est la grande différence entre l’élaboration de la culture à partir de  l’époque coloniale, née d’un mécanisme de fusion fente, presque de cuisson L'Inca du néo-culte solaire salue la foule rassemblée sur la Place d'Armes de Cuzco, l'ancienne capitale impériale   © A. Molinié   La foule se prosterne devant l'Inca dans les ruines incaïques   de Sacsahuayman  (Inti Raymi 2002, Cuzco, Pérou)